La Tectonique des nuages

TEASER

L'histoire de La Tectonique des nuages : une véritable saga (que j'aurais préférée moins longue et mouvementée).

 

1992. Été : je marche sur le Faubourg Saint-Antoine et vois la une de France-Soir : "Dee Dee Bridgewater sera Carmen dans Carmen Jazz à Vienne". L'idée fait vibrer une corde. J'appelle Jean-Paul Boutellier, le fondateur-programmateur de Jazz à Vienne pour savoir si le poste d'arrangeur est déjà pourvu. "Oui, me répond-il, c'est Ivan Jullien". Dommage. Je connais d'ailleurs Yvan Jullian avec qui j'ai pris des cours d'arrangement. Ce sera pour une autre fois.

 

1993. Carmen Jazz se joue à Vienne mais je n'y assiste pas (je le verrai plus tard en vidéo). J'entends toutefois des extraits et je constate (ce qu'Ivan confirme dans un entretien) que le principe de cette nouvelle version a consisté à partir de la partition de Bizet et de simplement la "jazzer", en gros de tout faire jouer ternaire par un big band jazz. Tout de suite, je me dis que je n'aurais pas fait comme cela. Je lis donc la nouvelle de Mérimée et je mets à une version moderne de cette Carmen. Que je baptise Carmen Molyneux.

 

1994. Je suis nommé à la tête de l'Orchestre National de Jazz, ce qui repousse à plus tard tout projet d'envergure.

 

1995. Nous venons de jouer avec l'O.N.J. à Jazz à Vienne avant le groupe de Dee Dee. Je suis avec J.-P. et nous la regardons sur un écran. "Ca ne te dirait pas de faire quelque chose avec elle ?" Justement j'avais pensé à Dee Dee pour l'opéra à venir (et aussi à Elizabeth Caumont). Je lui demande, elle accepte le principe. Par ailleurs, je parle du projet à Laurent de Wilde que cela intéresse et qui me propose d'écrire un livret original (précédemment, j'avais lancé l'idée auprès d'Alain Gerber qui avait immédiatement décliné).

 

1996. Nous sommes dans le bus avec l'O.N.J. entre l'Écosse et l'Angleterre. Pierre-Olivier Govin me tend un CD : "Tu devrais écouter ça". C'est Up Close de David Linx. après huit mesures, je sais que c'est le chanteur que je voudrais pour l'opéra. Je l'appelle. Nous ne nous connaissons pas, je n'ai pas le temps de lui expliquer comment je vois le projet d'opéra, il me coupe la parole, "c'est d'acoord, je veux le faire".

 

1997. Dernier concert français de mon O.N.J. à Villefanche-sur-Saône. Jean-Paul est venu. Je lui dit que j'aimerais lancer ce projet d'opéra. "Entendu, me répond-il, nous le faisons à Vienne en 2000".

Je rencontre, par l'intermédiaire d'une amie commune, le metteur en scène François Rancillac. Je lui expose le projet. Un opéra-jazz donc. Je lui parle vaguement de mon adaptation de Carmen. Il écarte la chose d'un revers de main. "Il faut un texte contemporain". Entendu. Nous partons donc de zéro. Je mets deux conditions. 1. Le livret ne doit en aucune manière utiliser les thématiques classiques du jazz : la plantation, la communauté afro-américaine, le club de jazz, le musicien drogué, etc. 2. La production sera de façon certaine très difficile à monter. Il faut donc être modeste, ce sera un opéra de poche avec au plus trois vocalistes et dix musiciens. Nous étions par ailleurs d'accord que le texte devait être en français. Nous nous quittons sur ce contrat.

 

1998. Vienne dans l'amphithéâtre avec François, Jean-Paul et Raymond Sarti, le scénographe attitré de François. Jean-Paul : "Rêvez" (cela signifie qu'on peut vraiment demander des moyens importants). François, tout en haut de l'amphi : "on ne verra jamais les acteurs de si loin, il faut prévoir de la vidéo".

Entre temps j'ai montré l'idée de livret de Laurent de Wilde à Dee Dee, qui la repousse. Je comprends que nous ne nous faisons pas la même idée du projet et qu'elle n'en sera sans doute pas. Je commence à écouter systématiquement des chanteuses francophones.

 

1999. François pense à un de ses amis, Jean-Pol Fargeau qui travaille sur un projet d'adaptation de Tristan et Yseut transposé pendant la guerre de Bosnie.

La création est repoussée. Commence alors une longue période d'incertitude. Des problèmes sont survenus à Jazz à Vienne qui compromettent ce projet. Il n'est toutefois pas abandonné, mais nous sommes obligés d'attendre.

 

2000-2002. Nous continuons de travailler, les éléments se mettent en place petit à petit. En 2000 ou 2001, j'anime un stage à Décines, dans la banlieue de Lyon. Un jeune violoniste-chanteur y participe, il me donne un CD qu'il vient de faire. Je l'écoute, c'est de la chanson française. J'ai autant les musiques que les paroles. J'ai toujours su que je ne voulais pas écrire moi-même des paroles. Je propose à Yann-Gaël Poncet (c'est son nom) d'entrer dans le projet, ce qu'il accepte avec enthousisasme.

François qui voit 2 ou 300 pièces par an et en lit presque autant me suggèe de lire une pièce qu'il vient de découvrier : La Tectonique des nuages, de l'écrivain étatsunien latino, Jose Rivera. C'est un conte, forme qui ne remporte pas mon adhésion a priori, mais je commence la lecture, me laisse prendre et referme le livre en me disant qu'on tient peut-être le bon texte.

 

2002. François est nommé à la tête de la Comédie de Saint-Étienne. C'est une belle promotion et ça patine toujours à Vienne. Fin juin, François me donne rendez-vous au Châtelet. J'y vais avec un grand pessimisme, je pressens qu'il va se concacrer à ses propres projet et abondonner celui de notre opéra. C'est le contraire qui se produit. Nous reprogrammons ce qui est devenu La Tectonique des nuages pour une création double à Saint-Étienne et à Vienne. Il y a bien trois personnages dans La Tectonique, deux hommes et une femme. J'ai les deux chanteurs mais pas la chanteuse. Je me remets à chercher activement et, après audition, je penche pour une jeune chanteuse inconnue, Vanessa Jacquemin. L'équipe est au complet.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

2003-2005. Les problèmes continuent. Vienne repousse. Ce sera 2005. Et repousse encore. Ce sera 2006. Et pas en version opératique mais en version concert. À chaque étape, j'ai voulu tout arrêter, convaincu que le projet n'était pas viable. Chaque fois, c'est François qui a presque imposé que l'on continue.

Nous travaillons donc à une version scénique, sans aucun élément de mise en scène, les chanteurs assis sur des chaises, et un didascaliste lisant des textes informatifs se substituant à toutes les indications visuelles d'une vraie mise en scène opératique. Plusieurs dimanches de suite, nous nous voyons à Paris chez François avec Yann-Gaël. Autant la production est un processus horrible, semé d'embûches toutes plus douloureuses les unes que les autres, autant celui de la fabrication de l'objet est un bonheur. Nous sommes presque toujours d'accord sur tout et le travail avance rapidement dans la meilleure des ambiances possibles.

 

2005. Début juillet, nous partons à Vienne pour ce qui doit être une présentation du spectacle à venir l'année suivante. Quelques chansons seront chantées dans le Théâtre de Vienne. Je pars un jour avant les autres. Je manque de rater le train car le métro est arrêté suite aux attentats de Londres qui viennent de se produire. L'ambiance est au plus bas entre David et Vanessa qui ne s'entendent pas du tout. Yann-Gaël est obligé de faire le tampon entre les deux, le climat à Vienne est absolument délétère. 

 

2006. Vanessa m'annonce qu'elle renonce, ce dont je me doutais et qui me soulage d'une certaine façon, même si je n'avais pas voulu prendre parti dans leur querelle. Mais il me faut maintenant trouver l'interpréte du rôle principal fémin en quelque semaines puisque la création scénique à Vienne est confirmée pour la fin juin. Je me remets à aller écouter des chanteuses, au Sunset notamment. Au tout début du projet, je me souviens d'en avoir parlé (au Sunset justement) à Laïka Fatien. Je ne sais pas pourquoi, elle était sortie de mon champ de vision. Au détour d'Internet, je tombe sur un de ces enregistrements et pense immédiatement que ce pourrait être le bon numéro. Je la rencontre et l'affaire est rapidement entendue. Au mois de mars, j'ai fini le gros de l'écriture. Catherine Hubin vient nous aider pour la production. Tout le monde s'entend bien. L'atmosphère devient plus respirable, même si la tension de l'approche de la création scénique monte.

Le 14 mai, j'enregistre le choeur de l'ouverture avec le choeur de l'université Paris-Sorbonne dirigé par Denis Rouger.

À l'approche de Vienne, nous répétons densément à l'UMJ. 

La Fondation BNP Paribas, via Jean-Jacques Goron entre dans le financement. Elle sera présente à chaque étape du parcours. Sans elle (et sans Jean-Jacques) rien de ce qui est arrivé ne se serait fait.

La veille, nous faisons une générale publique dans les locaux de l'UMJ avec une trentaine d'invités (dont les gens du Théâtre de la Ville qui veulent prendre le spectacle). Laïka est tellement investie qu'elle se moment à un moment à pleurer tout en chantant.

À Vienne, la représentation se passe bien, mais les conditions sont difficiles : il y a du vent et nous jouons de jour pour la plus grosse partie du spectacle, ce que je n'aime pas. Mais les musiciens, le didascaliste (Gaël Lescot) et les vocalistes font un travail formidable.

Nous rencontrons un succès raisonnable dont témoigne ce micro-trottoir fait à la sortie du spectacle.

 

Radio-trottoir Vienne 30 juin 2006 - La Tectonique des nuages
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En cette fin 2006, l'idée est d'essayer de placer la version concert tout en cherchant à produit la version opératique, tâche confiée au producteur Jack Salom.

 

2007. Les 12, 13 et 14 avril, nous jouons trois fois (une générale et deux représentations). La salle est pleine, le directeur, Gérard Violette, qui a pris la décision de programmation, est ravi. Tout s'est donc très bien passé (voir ici le début du spectacle).

 

2009. La production opératique n'avance pas, mais nous jouons encore la version scénique en avril, à la Comédie de Saint-Étienne (la salle que dirige François Rancillac, sur la photo) et à Nantes (le Grand T, dirigé par Philippe Coutant).

 

Je rencontre par ailleurs Alain Pype qui me propose de m'aider à trouver une production pour l'enregistrement de l'opéra. Par son entremise, je rencontre Bruno Letort qui prend le projet pour le label Signature qu'il dirige pour le compte de Radio France. L'enregistrement se fait par fragments en 2009 et 2010 au studio 103 (qui sera détruit juste après pour faire place à la nouvelle salle).

L'enregistrement publié reçoit de l'Académie du jazz le Prix du meilleur disque de l'année 2010.

Tout semble devoir s'arrêter là. Le disque, malgré ce prix, reste tout à fait confidentiel et rien ne bouge plus pour cette Tectonique. La version définitive n'a toujours pas vu le jour, mais j'ai tout de même la satisfaction d'avoir enregistré. Il restera au moins une trace audio.

Et le miracle opère. en avril 2012 (je remarque que beaucoup de choses se sont passées en avril pour ce projet), je reçois un coup de fil. C'est Jean-Paul Davois, le directeur d'Angers Nantes Opéra qui veut me voir. Je le recontre à la Bastille le 14 avril. Ca prend cinq minutes : "j'ai entendu votre opéra, ça m'intéresse, je veux le faire à Nantes et à Angers. La création - opératique cette fois, la vraie, est programmée pour 2015.

Les vignettes de 

Citizen Jazz :

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© 2015 Laurent Cugny avec Wix.com