Disparitions

14/09/2015

 

En l'espace de quelques semaines, plusieurs disparitions ont affecté la planète jazz.

 

 

Ornette Coleman (1930-2015)

 

"Ornette", comme tout le monde dit, avec ce caractère entendu des supposés connaisseurs, mais aussi l'affection qu'il peut y avoir pour un personnage familier.

 

Il a été parmi mes premiers grands émois, lors de ma découverte du jazz. J'ai tout de suite été saisi par le son du saxophone, son articulation, ses phrases, qui en font pour moi avant tout un poète. C'est une voix, parmi celles qui m'émeuvent le plus dans cette musique. C'est ensuite un compositeur merveilleux. De ceux qui sont capables d'aller vers la naïveté sans atteindre à la niaiserie. Là encore, un poète, parmi les plus inspirés. Le quartette aussi, avec cette présence magnifique de Charlie Haden et ses doubles cordes. Quant à sa musique, c'est plus compliqué. J'avoue une préférence pour la première période, "acoustique". Je n'ai jamais aimé ses rythmiques (aussi bien le sens "section rythmique" que "rythmes" au sens plus large). J'ai toujours préféré la souplesse des rythmiques avec Charlie Haden, Ed Blackwell ou Billy Higgins. Qui sont aussi pour moi associées aux sons complémentaires de Don Cherry et Dewey Redman. Ou encore le trio avec David Izenson et Charles Moffett.

 

Le parallèle est tentant avec Miles (encore un qu'on appelle par son prénom). Le tournant électrique se fait presque au même moment. Même parallèle avec le béton de Michael Henderson - Al Foster, succédant à la gracilité suprême de Ron Carter et Tony Williams (en passant par Dave Holland -Jack deJohnette), le son se durcissant dans le même mouvement que le rythme. Et pourtant, les rythmiques électriques davisiennes m'ont dès le début accroché (et le font toujours) au contraire de celles d'Ornette (j'ai eu l'occasion d'entendre les deux en concert). C'est comme ça, pas la peine de chercher des raisons ailleurs que dans une égo-musicopsychologie que je vous épargnerai.

 

Gunther Schuller (1925-2015)

 

Passée celle-là complètement inaperçue, une autre disparition, celle de Gunther Schuller. Personnage qui n'est pourtant pas sans lien avec Ornette Coleman, tant ils ont chacun incarné (à peu près à la même période) une forme de modernité. D'abord corniste professionnel (au Cincinnati Symphony Orchestra puis au Metropolitan Opera Orchestra de New York. Il a joué sur une des séances Birth of the Cool (Lee Konitz doit se sentir de plus en plus seul). Il devient l'avocat du Third Stream en qui certains ont vu à l'époque l'avenir du jazz ou du moins son dépassement. L'histoire a démenti ces pronostics, mais il n'en reste pas moins, d'abord une aventure intellectuelle et artistique passionnante, mais aussi beaucoup de très belles oeuvres, notamment de John Lewis, Jimmy Giuffre et de Schuller lui-même (on peut notamment écouter son "Transformation", enregistré le 20 juin 1957.

 

Mais c'est aussi et peut-être surtout un théoricien et un historien du jazz, parmi les plus grands. Les deux volumes de son histoire générale du jazz, Early Jazz: Its Roots and Musical Development, et The Swing Era: The Development of Jazz 1930-1945 (respectivement 1968 et 1989, les deux chez Oxford University Press) sont des références absolues. Il s'est fait joyeusement assassiner pour avoir écrit cette profession de foi :

 

"In writing this book, my approach to the subject was essentially simple. I imagined myself coming to jazz without any prior knowledge or preconceptions and beginning, tabula rasa, to listen to the recordings – systematically and comprehensively. Although it was not possible in this volume – as opposed to Early Jazz with its considerably lesser number of recordings to be dealt with – to adhere totally to the principle of comprehensive listening, the basic premise was to have heard every recording of any artist, orchestra, or group that would come under discussion – and to listen systematically/chronologically in order to trace accurately their development and achievements. This approach obviously led to tens of thousand of hours of listening, much of that to rather pitiful dross (at worst), formulaic redundancey (at best), but thus all the more highlighting the true masterpieces of the art. This kind of systematic/comprehensive listening to the recorded evidence – often the only reliable information the jazz historian has – puts things in true, sometimes glaring perspective – something that selective listening, no matter how intelligent or knowledgeable, cannot provide. As a historian I consider it of paramount importance to discuss – or at least be aware of – the totality of an artist’s work, if necessary the bad with the good. Even the lesser works can teach us much about an artist."

(Gunther Schuller, The Swing Era, The Development of Jazz 1930-1945, New York, Oxford University Press, 1989, p. ix-x).

 

Elle est pourtant simple (et belle). J'ai la faiblesse de la penser juste, en tout cas d'admirer la posture de travail et de modestie qu'elle implique. Plutôt que de m'attarder sur le feu nourri de la critique culturaliste (au nom d'un prétendu fétichisme de l'enregistrement et d'une non-prise en compte de l'environnement) qu'elle a suscité, je préfère clore avec une citation de Lucien Malson qui rapproche Gunther Schuller et André Hodeir, autre récent disparu qui était bien sûr le frère théorique du précédent (même s'il n'aurait peut-être pas été d'accord avec cette affirmation, de même qu'il répudiait à ma connaissance toute attache avec le Third Stream) :

 

"Et ce que démontre à lui seul, irréfutablement, le dialogue involontaire de Schuller et d’Hodeir [le premier valorise Jimmy Noone, le second le dénigre], c’est la justesse de la thèse kantiste. De toute évidence, chez le sujet, l’attitude esthétique et l’attitude artistique sont inextricablement mêlées. Mais, pour expliquer les divergences de conclusions constatées d’un sujet à l’autre, le seul recours se trouve dans l’analyse théorique qui sépare, mentalement, deux attitudes distinctes. Le goût pour une musique précède son analyse, le jugement esthétique l’emporte sur le jugement artistique, la préférence n’est jamais détrônée par la compétence. La philosophie condamne l’arrogance, calme les prétentions au bon goût et à la vérité doctrinale, lesquelles, dans des débats qui pourraient être plaisants, semblent, trop souvent, repousser les bornes, déjà lointaines, de l’aliénation et de l’illusion."

(Lucien Malson, "jazz, jugement esthétique et jugement artistique", Les Cahiers du jazz, n°1, Paris, Alive, p. 23-24).

 

Bob Belden (1956-2015)

 

Beaucoup moins connu évidemment. Je ne l'ai jamais rencontré, mais ai correspondu plusieurs fois avec lui par mail. Il avait l'air d'un personnage attachant, assez cinglé apparemment. Saxophoniste et arrangeur. Il a remporté un Grammy avec son Black Dhalia dans lequel il y a beaucoup de belles choses. C'était aussi un grand érudit du jazz moderne. Il a participé à de nombreuses rééditions, notamment les intégrales Miles Davis et Weather Report pour Columbia.

 

Eddy Louiss (1941-2015)

 

Outre les deux disques HLP figurant dans mon panthéon personnel, je lui dois deux des plus beaux moments de musique entendue en direct. Le premier, c'était un soir du début des années 1980. Après une journée de cours au C.I.M., je décidai de passer au Sunset. Le groupe prévu étant indisponible, Eddy remplaçait au pied levé accompagné du seul jeune Tony Rabeson à la batterie. Eddy déchaîné, enchaînant, Tony suant sang et eau pour le suivre. Inoubliable.

L'autre fois, c'était au Petit Journal Montparnasse en trio avec Frédéric Sylvestre à la guitare et Paco Séry. Flamboyant, à couper le souffle (je crois qu'il existe un enregistrement de cette formation en Hollande, jamais publié, sauf erreur de ma part).

 

Côté face ombrée, il faudra un jour essayer de comprendre ces musiciens qui semblent jouer contre eux-mêmes (du grain à moudre pour les chercheurs à venir). Je me souviens d'un producteur ami qui me racontait avoir approché Eddy avec les meilleures intentions discographiques et s'être vu repoussé avant même d'avoir pu discuter quoi que ce soit au motif que les lignes de sa main n'étaient pas dans le bon sens. Autre symptôme : pourquoi s'être entouré si longtemps, à la fin, de cette Fanfare qui avait certes les atours de la bonne humeur mais qui plombaient tout de même toute velléité rythmique ? Je me souviens aussi du duo avec Michel Petrucciani entendu au Petit Journal Montparnasse. Comme quand un jeune chien en rencontre un vieux. Le vieux semble ne pas savoir quoi faire devant la surexcitation de l'autre qui n'arrête pas d'en faire le tour. J'avais trouvé cela un peu embarrassant. Il me semble ainsi qu'Eddy, un des plus grands tout de même (et pas seulement "européen" comme on dit souvent) n'a pas laissé tous les enregistrements qu'il aurait pu (dû ?) faire. À réécouter finalement, Communications avec Stan Getz et les deux volumes de Orgue (mais je ne les connais pas tous). Aussi, à l'orgue et au piano (avec Michel Portal à la flûte) sur le Jazz Long Playing de Jean-Luc Ponty en 1964.

 

John Taylor (1942-2015)

 

Lui qui était le moins médiatique le devient "par accident" est-on tenté de dire, en manifestant le mythe du "mourir en jouant sur scène". Une belle mort,"celle dont on rêve" comme on dit. Une mort quand même (qui n'est jamais belle).

 

Qu'ils reposent tous en paix.

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