Portrait in Music (je me souviens)

Pas une anthologie des meilleures pièces, mais de celles qui ont fait vibrer la corde. La plus profondément enfouie, celle qui fait faire les choses que l'ont fait, pour de mauvaises ou de bonnes raisons. Une anthologie personnelle des madeleines en quelque sorte. Sans autre ordre que vaguement chronologique personnel.

 

Premiers émois

 

Alexander Borodine, Dans les steppes de l'Asie centrale, 1880.

Entendu très jeune. Pour cette pédale qui me fascinait. La même tenue que l'accord tenu cent mesures par Claude Thronhill dont parle Gil Evans ("s'il avait pu faire tenir un accord cent mesures il l'aurait fait").

 

Joe Turner - Pete Johnson, "It's All Right Baby", 23 décembre 1938.

Très jeune également. Le rythme du jazz, pour moi, est parti de là. Je revois la pochette du microsillon : le pavillon d'un ténor en gros plan. Probablement une édition du concert From Spirituals to Swing du Carnegie Hall.

 

The Beatles, "Hello, Goodbye", 1967.

Celle-là ou une autre, parmi toutes les autres, sans exception. La passion Beatles, absolue, sans discussion (il n'y en a que quelques-unes que je n'aime pas). Je revois les pochettes psychédéliques des 45 tours. On attendait une demi-heure avant l'ouverture devant le Prisunic quand on savait qu'un nouveau était sorti. Quand j'écoute ça, je suis immédiatement en 1967. C'est un peu effrayant (le pouvoir de la musique, comme on dit).

 

The Rolling Stones, "Sympathy for the Devil", Beggars Banquet, 1968.

À l'époque, on était plutôt Beatles ou plutôt Stones. J'étais sans discussion de la première obédience. Mais tout de même, de temps en temps... Celle-là pour la tension, le développement, les interventions de guitare (Keith Richards, Clapton ?). Je revois une boom de mon frère (j'étais encore trop jeune pour avoir droit aux miennes). Tous les jeûnots en transe avec les ampoules bleu-rouge-vert et leurs "ouh-ouh".

 

Adolescence

 

Jimi Hendrix, "Voodoo Chile (Slight Return)", Electric Ladyland, 1968.

Je crois vraiment que son irruption a changé beaucoup de choses. Le monde du jazz en tout cas en a été ébranlé, dans les profondeurs. C'est une banalité de le dire, mais sans lui, pas de Miles électrique, McLaughlin différent, pas de Scofield, etc. 

 

Soft Machine, "Moon in June", Third, 1970.

Le plus obsessionnel. Je crois que j'ai dû écouter les deux albums Third et Fouth des dizaines fois en entier, peut-être des centaines.

 

Pink Floyd, "One of These Days", Meddle, 1971.

À peu près inaudible aujourd'hui (pour moi), mais à l'époque (14-15 ans), ça a compté.

 

Otis Redding, "The Dock of the Bay", The Dock of the Bay, 1968.

Écouté en boucle. Pourtant, ce n'est pas l'énergie soul. Je ne sais pas. La voix noire peut-être.

 

Crosby, Stills & Nash, "Guinneverre", Crosby, Stills & Nash, 1968-1969.

La musique du groupe (plus tard augmenté de Neil Young) m'a accompagné un bon moment à l'adolescence. Cette chanson en particulier. Avec le supplément rétrospectif de la version de Miles Davis (1970) que j'ai moi-même reprise sous plusieurs formes.

 

James Brown, "Papa's Got a Brand New Bag", 1965.

Le rythme évidemment. Le reste aussi.

 

Entrée  en jazz

 

John Coltrane, "My Favorite Things", Selflessness Featuring My Favorite Things, 7 juillet 1963.

Une des entrées en jazz, vers l'âge de 18 ans. C'était encore assez nouveau en 1972-1973. Le choc en tout cas.

 

Ornette Coleman, "What Reason Could I Give", Science Fiction, 13 septembre 1971.

Ornette (comme tout le monde disait) également. Au même niveau.

 

Archie Shepp, "Blasé", Blasé, 16 octobre 1969.

Grandiose, pathétique. Jeanne Lee magnifique. Les paroles bien sûr.

 

Larry Coryell, "Call to the Higher Consciousness", Barefoot Boy, 1971

Vingt minutes sur trois accords. Ca allait bien avec l'ambiance allongé - lunettes fumées - pataugas. N'empêche : qu'est qu'on a aimé ça ! Roy Haynes à la batterie, Mike Mandel au piano et Steve Marcus au sax.

 

MIles Davis - Gil Evans, "I Loves You Porgy", Porgy and Bess, 1958.

Il me semble que c'est par celui-là que j'ai accroché à la fois à Miles et Gil Evans.

 

Charlie Parker, "Embraceable You", 28 octobre 1947.

Un peu plus tard, paradoxalement (mais les chemins à rebours sont courants dans l'apprentissage du jazz).

 

John McLaughlin, "Extrapolation", Extrapolation, 16 octobre 1969.

Celui-là est mieux passé à la postérité. Décisif.

 

Jean-Luc Ponty & George Duke, Experience.

Un souvenir. Le premier disque de Ponty aux États-Unis, je crois. Je ne suis jamais parvenu à retrouver cet enregistrement. Si vous l'avez...

 

Bill Evans, "B Minor Waltz", You Must Believe in Spring, 1977.

J'avais du mal au début avec Bill Evans. Venant de la pop, je trouvais cela un peu austère. Je crois que c'est avec ce disque que j'ai pris le virus. Sans doute parce qu'il est un plus "joli" que les autres (notamment par la qualité de l'enregistrement). 

 

L'électricité

Toute cette période qu'on appelle maintenant "jazz-rock" ou "jazz fusion" a constitué ma fondation. C'est toujours "ma" musique, celle que je ne peux pas mettre de côté. Pas que de bonnes choses, mais c'est comme la famille, on n'en a qu'une et ensuite il y a celles qu'on se fabrique par choix.

 

Miroslav Vitous, "Freedom Jazz Dance", Infinite Search, 1969.

Le premier disque de Vitous (plus tard renommé Mountain in the Clouds). Fait partie de ces disques inconnus. Je ne sais pas pourquoi, il me met toujours le frisson.

 

Joe Zawinul, "Doctor Honoris Causa", Zawinul, 1969.

Le Rhodes. Le groove. Toute la poésie de Zawinul, musicien peut-être encore sous-estimé.

 

Miroslav Vitous, "Purple", Purple, 1970.

Un disque Epic avec Joe Zawinul, John McLaughlin, Billy Cobham. Une sorte d'idéal de rythmique acoustico-électrique. Le son du Rhodes (des Rhodes en réalité) !...

 

Tony Williams Lifetime, "Once I Loved", Turn It Over, 1970.

Trio capital pour moi (Tony Williams, John McLaughlin, Larry Young, parfois quartette avec Jack Bruce). Le son, l'énergie. Et puis cette chanson, une bossa nova. Très inattendu dans ce conctexte. Un peu comme Chet : la voix de Tony Williams, c'est faux, pas placé, mais c'est beau.

 

Herbie Hancock, "Hang up Your Hands ups", Man-Child, 22 août 1975.

C'est très daté, pas sans facilités, mais quel son ! Et le groove, qu'on perd rarement chez lui (euphémisme).

 

Weather Report, "Boogie Woogie Waltz", Sweetnighter, février 1973.

Weather Report est ma base de repli. C'est la musique que j'écoute le plus souvent, encore et encore. Je la connais pas cœur mais je ne m'en lasse jamais.

 

John MacLauglin Mahavishnu Orchestra, "Meeting of the Spirits", Inner Mounting Flame, 1971

L'énergie.

 

Larry Coryell, "Spaces", Spaces, 1970.

 

Miles Davis, "He Loved Him Madly", Get Up With It, 19 juin 1974.

De la première période électrique (1968-1975), on retient surtout les rythmiques très puissantes et dures, mais les morceaux très lents, méditatifs, sont splendides, d'autant plus précieux qu'ils sont un peu à contre-emploi justement par rapport à l'esthétique générale de cette musique. Celui-ci est dédié à Duke Ellington, qui vient de mourir ("Love You Madly", enregistré la première fois le 20 novembre 1950).

 

Miles Davis, "Ascent", 27 novemtre 1968.

Idem.

 

La consolidation

 

Gil Evans, "The Barbara Song", The Individualism of Gil Evans, 2 juillet 1964 (on trouvera la transcription et l'analyse en page "Analyses-transcriptions")

Le morceau qui m'a fait définitivement entrer en Gil Evans. Un mois passé à le transcrire jusqu'à la dernière note. Quand en 1986, je montre cette transcription à Gil, il répond par un hochment de tête et me rend le score. Un an et demi plus tard, dans le bus de la tournée, il me tend sans un mot les manuscrits des deux esquisses que j'ai gardés jusqu'après son décès où je les ai renvoyés à son fils qui collectaient tous les papiers.

 

Miles Davis, "Circle", Miles Smiles, 24 octobre 1966.

Ouverture, espace, sérénité. je peux écouter çatoute la journée.

 

Bill Evans, "My Man's Gone Now", Sunday at Village Vanguard, 25 juin 1961

La découverte du trio avec Scott LaFaro. Autre passion définitive.

 

Gil Evans, "Where Flamingos Fly", Out of the Cool, novembre 1960.

L'un des plus méditatifs, ce qui n'est pas peu dire chez Gil Evans.

 

Charles Mingus, "The Soes of the fisherman's Wife Are Some Jive Ass Slippers", Let My Children Hear Music, 23 septembre 1971.

Le Mingus de la débauche, de la profusion.

 

John Coltrane, "Say It (Over and Over Again)", Ballads, 13 novembre 1962.

Celle-là, je l'appellerais bien "Play It Over and Over Again". J'ai toujours été frappé que l'on parle presque exclusivement du Coltrane expressionniste, ravageur, celui de "Giant Steps", "Impressions" ou "My Favorite Things". Et beaucoup moins du joueur de ballades, du Coltrane impressionniste. C'est l'un des plus doux, je crois. Mais évidemment, c'est beaucoup plus difficile de parler de cela, en général.

 

Herbie Hancock, "Actual Proof", Thrust, 1974.

Un des plus grands solos sur le Rhodes. Et bien sûr, la batterie de Mike Clark.

 

Chick Corea, "Matrix", Now He Sings, Now He Sobs, mars 1968.

Un disque de référence. Modernissime pour l'époque.

 

Wayne Shorter, "Lilia", Native Dancer, 9 décembre 1974.

Il a dit, je crois, qu'il s'était fait squatter ce disque par Milton Nascimento et sa bande. Mais ça valait la peine.

 

Jimmy Giuffre, "Come Rain or Come Shine", The Easy Way, 7 août 1959.

Encore un disque de cette année magique. Le son de la clarinette, le son du trio.

 

Paul Bley, "Olhos de Gato", Alone, Again, 8 ou 9 août 1974.

Un de mes pianistes préférés, tout compris. Un de mes albums préférés. Et encore une composition de Carla Bley.

 

Duke Ellington, "Willow Weep for Me", Ellington Indigos, 10 octobre 1957.

Là aussi, à rebours : je suis arrivé à Ellington plutôt par la fin.

 

Thelonious Monk, "My Melancholy Baby", 15 novembre 1971, The London Collection, Vol. 1

J'ai toujours éprouvé un problème d'affinité avec sa musique. Ce n'est ni évident, ni immédiat pur moi. C'est peut-être pour cela que j'adore cet album, très tardif, le dernier en solo, où il semble déjà absent.

 

Les compagnons de route, toujours

En commençant par les non-jazz.

 

Claude Nougaro, "Maudit", Soeur âme, 1971.

J'aime presque tout ce qu'il a fait dans sa première partie de carrière et à la toute fin. Il est très tributaire de ses arrangeurs. Dans la période Jean-Claude Petit (je crois), celle-ci et "Le K du Q" atteignent des sommets dans le genre.

 

João Gilberto, "Eu vim da Bahia", João Gilberto, 1973.

L'hyper-intimisme, le minimalisme en chanson.

 

Stevie Wonder, "Too High", Innervisions, 1973.

Et j'aurais pu mettre aussi la totalité de Song in the Key of Life. Chez lui, ce serait d'abord le miracle des chansons où tout est exactement à sa place.

 

Joni Mitchell, "Amelia", Hejira, 1976.

Cet album avec (presque) tous les autres. Mais il reste une référence pour moi, avec les deux symphoniques - Both Sides Now et Travelogue - mais pour d'autres raisons.

 

The Police, "Walkin on the Moon", Regatta de Blanc, 1979.

En réalité, deux morceaux seulement : celui-ci et "Message in a Bottle". Et quelques-uns de Sting, notamment "Fields of Gold" et "Russians Love Their Children Too".

 

Et le jazz donc.

Keith Jarrett, "Never Let Me Go", Standards, Vol. 2, janvier 1983.

Découverte de ce trio qui a quand même beaucoup modifié le paysage. Never Let Him Go !

 

John Scofield, "Just My Luck", 1984, Electric Outlet, avril ou mai 1984.

Parmi les guitaristes de sa génération - Pat Metheny, John Abercrombie, Bill Frisell - dont je pense qu'ils ont créé un nouveu paradigme guitaristique dans la voie ouverte par McLaughlin - Scofield est mon préféré. Un de ceux aussi qui réusissent cette alternance en réalité périlleuse entre groupes acoustiques et électriques. De plus dans ces derniers, il est aussi parvenu (comme Weather Report) à éviter l'obsolescence du son. Tant de groupes des année 70 et 80 deviennent inaudibles à cause du son (les synthétiseurs en particulier). C'est aussi un grand compositeur.

 

Daniel Humair, Eddy Louiss, Jean-Luc Ponty, HLP, "You've Changed", Trio HLP, 1968.

Un autre son de trio. Le même bonheur.

 

Wynton Marsalis, "Aural Oasis", Black Codes (from the Underground), 1985.

Wynton, celui que tout le monde adore détester. Pas de chance pour moi : j'aime sa musique (on pourra lire un article que j'avais écrit en 2002 pour Jazzman, en page "Textes").

 

Joni Mitchell, "Love", Travelogue, 2002.

Beaucoup de gens, dans le jazz, ont été frappés par les deux disques avec cet effectif gigantesque, arrangés par Vince Mendoza : Both Sides Now et Travelogue. Dans l'océan des enregistrements de chanteuses néo-classiques, il y a de bonnes chances que ceux-là restent. Presque tout est bien. Un faible toutefois pour celle-ci, sur un texte biblique.

 

David Linx, "La Chanson de vieux amants", Standards, septembre 1995.

La première fois que j'ai entendu David, c'était dans Up Close, en 1996. Je n'ai découvert que plus tard ce disque fait à la volée, en une journée. Le seul, je crois, où il chante des standards. Nathalie Loriers au piano, que j'adore. Et ce miracle de première chanson, Brel parmi les standards.

 

John Scofield, "Wabash III", 1989, Time on My Hands, 1989.

Scofield avec Joe Lovano, Charlie Haden et Jack DeJohnette. Magnifique.

 

Brad Mehldau, "Blame It on My Youth", Art of the Trio 1, 4 septembre 1996.

Le même effet de choc qu'avec Standards de Keith Jarrett. La retenue dans le solo jusqu'à cette fusée à 3'46. De ces phrases qu'on voudrait vraiment avoir jouées soi-même (celle à 4'13 aussi). Ça ne s'est jamais démenti ensuite. Avec en plus (contrairement à Keith Jarrett), la variété des musiques et des tentatives. C'est une banalité de le dire, mais je vois (je sens) une ligne parfaite entre les trios respectifs de Bill Evans, Keith Jarrett et Brad Mehldau.

 

Herbie Hancock, "Court and Spark", River, 2007.

Le piano, la voix pop de Norah Jones, la rythmique (Dave Holland, Vinnie Colaiuta, Lionel Loueke), le poids des notes de Wayne Shorter, la chanson de Joni Mitchell. Tout le disque est comme ça : un rêve.

 

Django Reinhardt, "Improvisation n°2", 10 septembre 1938.

Je n'ai pas accroché tout de suite à Django. C'est en l'étudiant de près, récemment, que j'ai compris à quel point il était précurseur. Dans ses quelques improvisations en solo (qui d'ailleurs n'en sont pas vraiment), il atteint vraiment des sommets.